Les mots sont MA manie.
Quand j'étais enfant, j'écrivais sur les murs blancs de ma chambre. J'alignais des mots, des guirlandes de mots bleus, rouges, roses ondulaient, malgré les remontrances de ma mère :
" Il faudra repeindre les murs..."
Les mots sont MA manie.
Très tôt, j'ai eu besoin de mots. Très tôt j'ai compris qu'un mot n'était pas qu'un mot, que chacun d'entre eux était lourd d'une volonté de dire, d'une histoire, et qu'il fallait passer du temps avec eux pour qu'ils nous livrent leur secret. Il y a les mots qui nous accompagnent une partie de notre vie, puis disparaissent mais restent à leur façon.
Les mots sont MA manie.
Je ne me souviens plus de toutes les phrases inscrites sur les murs de ma chambre, j'imagine qu'elles se nichent quelque part, ces phrases oubliées, elles ont quitté la mémoire pour rejoindre je ne sais quel partie mal éclairée de mon esprit, de mon coeur, de ma chair; et qu'elles continuent de m'habiter autant que les phrases dont je me souviens.
Les mots sont MA manie.
Nous sommes fait de mots, de songes et d'un peu de réalité. Des mots choisis, béquilles pour une vie en devenir. Les mots m'ouvrent le chemin, me prennent par la main, m'aident à me tenir droite comme le tuteur qui redresse la rose trop lourde du jardin. Les mots me transmettent leur force, je ne suis plus seule puisque j'aère à une autre pensée. Elles sont graves mes phrases choisies. Elles reflètent ce que je ne sais exprimer.
Mes parents avaient toujours l'air stupéfaits quand ils parcouraient le mur des yeux. Outre l'atteinte à l'intégrité de la maison, mon choix était, semblait-il, un peu trop austère pour mon âge.
Les mots sont MA manie.
Je ne suis pas née à la légère. A peine éveillée, je ne portais pas un regard émerveillé sur le monde, mais je savais que, pour effacer le noir de l'intérieur, il faudrait apprivoiser mon esprit, le convaincre, le protéger, comprendre, oublier, apprendre, regarder, et qu'il faudrait appeler les mots à mon secours. Pas les mots que maman me chuchotait à l'oreille avant que je m'endorme, même si j'en avais besoin aussi. Pour m'aider vraiment, il me fallait les mots qui ne caressent pas forcément l'âme mais qui l'éclairent. Je voulais vaincre le poids qui pesait sur ma poitrine. Je voulais approcher mes rêves.
J'avais découvert que certaines phrases avaient le pouvoir de calmer la mélancolie. Selon mes états d'âme, j'ouvrais un livre plutôt qu'un autre.
Les mots sont MA manie.
Aujourd'hui au-dessus de mon lit, sur le tissu beige qui a remplacé la peinture blanche de ma chambre de petite fille, j'épingle encore des mots. Des mots tendres se baladent au-dessus de ma tête. Écrire, c'est inscrire l'éphémère, immortaliser un instant, un sentiment, une émotion. Des poèmes, des dessins, des mots d'amour en haut, et en bas une forteresse de livres : des piles de bouqins bordent ma couche, les livres à lire, les livres à relire. Quand la pile devient trop haute, qu'elle menace de s'effondrer, je range, contrainte et forcée.
Les mots sont MA manie.